dimanche 22 octobre 2017

Recettes, Recettes Soufflés-Soufflé vanille et rhum


Soufflé vanille et rhum

Préparation : 20 mn
Cuisson : 35 mn
Pour 4 personnes
50 cl de lait
1 gousse de vanille
6 biscuits à la cuillère
3 ou 4 cuillerées à soupe de vieux rhum brun
4 œufs entiers
2 blancs d’œufs
200 g de sucre en poudre + 20 g pour le moule
60 g de farine
10 g de beurre pour le moule
1 pincée de sel
1. Préchauffez le four à 200 °C (th. 6-7).
2. Beurrez et sucrez un moule à soufflé d’environ 20 cm de diamètre (ou quatre ramequins individuels) ; Placez-le au réfrigérateur.
3. Dans une casserole, portez le lait à ébullition avec la gousse de vanille fendue en deux dont vous aurez gratté les graines. Mettez les biscuits dans une assiette, arrosez-les de rhum, puis écrasez-les grossièrement. Cassez les œufs en séparant les blancs des jaunes.
4. Préparez la crème pâtissière. Dans un saladier, fouettez les jaunes d’œufs avec 150 g de sucre, jusqu’à ce qu’ils blanchissent. Ajoutez la farine, mélangez, puis versez dessus le lait bouillant tout en fouettant. Reversez le tout dans la casserole, portez à ébullition et faites cuire la crème 4 ou 5 minutes à feu moyen, en remuant. Hors du feu, ajoutez les biscuits écrasés.
5. Montez les blancs d’œufs en neige ferme avec une pincée de sel. Versez le reste du sucre en pluie en continuant de battre pendant 2 minutes. Incorporez délicatement cette meringue à la crème à l’aide d’une spatule.
6. Remplissez le moule (ou les ramequins) aux trois quarts de cette préparation. Enfournez pour 30 minutes et n’ouvrez pas la porte du four durant la cuisson. Servez à la sortie du four.

Le plus classique des soufflés sucrés.

Variante

Remplacez les biscuits à la cuillère par des croquants aux amandes et le rhum par de la liqueur d’amande.


samedi 21 octobre 2017

Dessins de presse


Dessins de presse

Billets,


Billets-Entretien avec Keith Richards



Entretien avec Keith Richards

“Depuis presque cinquante ans, je m’efforce de faire tenir les Stones”

Propos recueillis par Hugo Cassavetti (Télérama)
Pour beaucoup, il est le rock incarné. Abîmé par des années d'excès mais indestructible, fier garant de la longévité et de l'indéfectible crédibilité des Rolling Stones, Keith Richards, 66 ans, publie son autobiographie. Un livre aussi épais qu'épique, aussi drôle que terrifiant, dans lequel l'homme qui a érigé sa science unique du riff en art majeur se raconte comme il a vécu : en homme libre, avec des principes et un sens moral bien à lui. De son enfance modeste dans une grande banlieue de Londres à la création, encore adolescent, des Rolling Stones, en 1961. De sa passion pour le blues authentique à sa vie extrême, en marge des lois et de la société. De son éternelle relation conflictuelle avec son frère ennemi, Mick Jagger, à ses amours et amitiés singulières et déjantées. Life raconte cinquante ans d'un parcours consacré à maintenir la flamme sacrée du « greatest rock'n'roll band in the world ». Richards le trompe-la-mort, véritable pirate des temps modernes, malicieux et sensible, impitoyable et lucide, nous a reçu, à New York, en exclusivité. 


  • Longtemps, surtout dans les années 1970, vous avez figuré en tête du classement des rockers qui ne passeraient pas l'année. Vous avez intitulé votre livre Life (« La Vie »). C'est ironique ?
Alors que j'étais à mi-parcours de la rédaction du livre, mon éditeur m'a envoyé un projet de couverture. Il l'avait appelé My life (« Ma vie »). Ce n'était qu'un titre provisoire. Quand j'ai vu ça, j'ai réfléchi cinq minutes et j'ai barré le « My ». « Ma vie », c'était trop ronflant, prétentieux. « La Vie », ça me convient bien.

  • Parce que, derrière votre image autodestructrice, le livre révèle avant tout un être combatif, accroché à sa passion et à ses idéaux ?
Tant qu'on n'a pas à se pencher sur son existence, on n'y pense jamais. On vous dit « vous avez une histoire extraordinaire à raconter ». Première nouvelle. J'ai toujours eu l'impression de vivre au jour le jour, sur le fil du rasoir, d'avoir échappé à ceci, de m'être sauvé in extremis de cela, d'avoir évité la prison de justesse. Et puis, une fois plongé dans mes souvenirs, j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un parcours hors du commun. Revoir toute sa vie défiler devant ses yeux, passer deux années à revivre son passé, c'est une drôle d'expérience, très chargée en émotions. Parfois aussi très douloureuse. Se souvenir d'humiliations subies à l'école, ou reparler de Tara, le petit garçon que j'ai perdu, bébé, en 1976. C'est une blessure qui ne cicatrise jamais, la rouvrir, c'est dur... Voilà comment un projet qu'on imagine plaisant et léger peut faire basculer dans des gouffres insoupçonnés.

  • Vous sentez-vous toujours proche du jeune Keith, enfant unique, chétif et déterminé, élevé à Dartford, dans le Kent ?
Oui, c'est assez étonnant. Le temps brouille les repères, on se croit toujours loin de l'enfant qu'on a été parce qu'on vit au présent. James Fox, qui a écrit ce livre avec moi, m'a poussé à aller toujours plus profond. Je pense avoir raconté le plus sincèrement possible la façon dont j'ai vécu. Le plus dur a été de supprimer des souvenirs embarrassants pour certains. J'ai vu des gens faire de drôles de choses que leur mari, femme ou enfant n'ont pas besoin de savoir... A l'arrivée, je n'ai pas trahi mes rêves d'adolescent : devenir musicien, enregistrer des disques, être libre... Mais la façon dont ma vie s'est déroulée reste un mystère. Je ne suis sûr que d'une chose : jamais je n'ai voulu être une star. Ma seule ambition était de jouer de la guitare. Mais, très vite, la célébrité m'est tombée dessus. J'ai compris qu'il fallait trouver un moyen de faire avec, sans qu'elle me vampirise. C'était un mal nécessaire pour faire de la musique comme je l'entendais.

  • Brian Jones, le premier guitariste des Stones, s'est laissé piéger par cette célébrité...
Quand on devient une star, il faut le prendre comme un jeu. Ce n'est pas très difficile, ça peut même être assez amusant. Mais beaucoup de musiciens se prennent vite pour des dieux. Brian Jones particulièrement. Ce type qui pouvait être aussi charmant que détestable est tombé dans le panneau ! Jusque-là, les Rolling Stones étaient cinq gars soudés par leur amour de la musique. Mais il n'existe rien de plus fragile qu'un groupe de rock. Il suffit d'un maillon faible et la chaîne explose. Il a donc fallu être impitoyable. Les Stones ont toujours survécu ainsi : en se débarrassant des maillons faibles (1).


  • Brian Jones était pourtant, à l'origine du groupe, non seulement le musicien le plus accompli mais aussi le plus puriste d'entre vous...
Oui, c'est bien le plus tragique dans cette affaire. Au début, nous n'étions qu'une bande de gamins idéalistes. Notre seule envie était de transmettre notre amour du blues, de faire connaître ces musiciens américains incroyables dont on essayait d'interpréter au mieux les chansons. Et puis, d'un coup, nous sommes devenus célèbres et nous avons vu Brian devenir dingue. Cette folie en a atteint tellement avant et après lui, d'Elvis à Michael Jackson. Moi, je me suis toujours préservé. Je n'ai jamais perdu de vue ce qui était le fondement de mon existence, ce groupe inespéré. Aujourd'hui, il reste encore Mick Jagger et Charlie Watts. Le noyau central, originel, est toujours là. Il ne faut pas y toucher. Je serais capable de tuer celui qui chercherait à le détruire.

  • D'où vient l'extraordinaire longévité des stars ?
Ce que les Stones ont accompli avec le temps est unique. L'énergie qui nous unit est miraculeuse. Il existe des centaines de guitaristes meilleurs, plus talentueux, plus virtuoses que moi, mais cela n'a jamais été mon souci. Tout ce qui m'intéresse, c'est de créer un son. Voilà la vraie magie des Rolling Stones. Ce ne sont pas les musiciens qui manquent et, pourtant, il y en a très peu avec qui j'aimerais travailler. Je suis lié à un batteur, Charlie Watts, fidèle comme un roc, et ça me suffit. C'est avec lui qu'on a bâti un art du rythme bien à nous. Tout ce que j'ai pu inventer au cours des ans repose sur cette force qu'il m'apporte. On se connaît si bien qu'on peut prendre tous les risques. La musique des Stones n'a jamais été une science exacte, tout se joue dans l'entre-deux, dans la complicité entre Mick, Charlie et moi. Sans oublier Ron Wood, un guitariste avec qui je m'entends parfaitement.

  • Dans le livre, vous êtes très sévère avec Mick Jagger, avec cette fascination qu'il avait pour les puissants, sa volonté de tout contrôler et, plus tard, son désir de faire cavalier seul...
Aujourd'hui encore, je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé. Au fond, son problème principal, ce sont les femmes. Il les veut toutes... Quel imbécile ! Après, ça m'est bien égal, s'il veut un harem au Tibet, tant mieux pour lui. Du moment qu'il est heureux, ça me va. Car une chose est certaine, une alchimie exceptionnelle nous lie.


  • Vous dites qu'à un moment il a décollé vers « jet-set land » tandis que vous avez sombré dans « dope land »... C'est à partir de là que votre relation d'amour et de haine a commencé.
Ouais. Mais, en même temps, qui a dit qu'il fallait rester copains à vie, inséparables et d'accord sur tout, pour qu'une relation comme la nôtre puisse perdurer ? Nos rapports ont toujours été faits de clashs et de conflits... Je tiens aussi à dire que cette opposition entre lui et moi est infime par rapport à ce qui nous unit toujours. Parce que, finalement, la seule chose qui compte, c'est la musique. Depuis presque cinquante ans, je m'efforce de faire tenir ce groupe et, à ce jour, j'ai rempli ma mission.

  • Votre approche particulière de la musique vous vient d'où ? 
De mon grand-père Gus, qui jouait du violon et du saxophone. C'est lui qui m'a encouragé à jouer de la guitare, qui m'a initié. Il m'a appris Malagueña, le premier morceau sur lequel je m'écorchais les doigts du matin au soir. Surtout, il m'a prodigué ce conseil : « Tu sais, gamin, tant que tu joueras seul, tu auras toujours l'impression d'assurer. Mais essaie avec quelqu'un d'autre et tu verras, ce n'est jamais gagné. » Je n'ai pas bien compris à l'époque ce qu'il voulait dire, ni même s'il parlait seulement de musique ! Mais je n'ai pas tardé à faire de sa leçon une règle de vie. Fabriquer des chansons, c'est comme travailler sur un métier à tisser : mélanger les instruments, les sons, à un point où il est quasi impossible de les démêler, de savoir précisément qui joue quoi. C'est pour ça que peu de gens arrivent à jouer correctement un morceau des Stones. Parce que je joue sur cinq cordes, avec un doigté précis, particulier, et un rapport au temps qui m'est propre. Ça n'a rien à voir avec la technique ou la virtuosité. Juste du style, du feeling. Comme Chuck Berry, Muddy Waters, Phil Everly et tous ces musiciens qui m'ont inspiré.

  • Vous êtes retourné à Dartford pour la première fois depuis des dizaines d'années...
Oui, pour le livre. Tout m'a paru si petit. A l'époque, c'était moi qui étais petit et malingre, tout le reste me paraissait grand. Mais les gens n'ont pas changé. Je suis allé chez le coiffeur et j'avais l'impression de rentrer au bercail. J'ai retrouvé chez les coiffeuses les mêmes attitudes, la même façon de parler qu'il y a cinquante ans ! Des pures « Dartford girls ». Et je me suis dit que la musique qu'écoutent ces filles aujourd'hui provient de tout ce que les Rolling Stones ont bouleversé autrefois. C'est ce qui m'émeut le plus. J'ai réussi à transmettre la musique que j'aimais. Dommage que, pour y arriver, on soit obligé de se coltiner ce star-système qui a détruit tant d'amis proches, comme Jimi Hendrix ou Gram Parsons. Combien de fois ai-je essayé de leur dire de ne pas aller trop loin...

  • Vous-même avez testé jusqu'à l'extrême vos limites avec la drogue. Mais, semble-t-il, davantage dans le souci de vous protéger que de vous détruire...
Ça paraît bizarre, mais il y a beaucoup de ça. Evidemment, la démarche n'était pas consciente. Mais le fait d'être junkie m'a permis de garder les pieds sur terre, ou du moins dans le caniveau ! Quand on est sur la route, comme je l'étais avec les Stones, le souci principal du junkie que j'étais était de trouver de la bonne came. Ce qui rend la vie assez simple, en définitive, car on ne se concentre que là-dessus : ne pas se faire avoir pour ne pas planter les autres, pouvoir assurer le soir en concert. Dans le milieu de la dope, vous n'êtes qu'un junkie comme un autre : il n'y a pas d'idole du rock'n'roll qui tienne. Pas de risque de se prendre pour un dieu, du coup.


  • De la même manière, vous avez exposé votre premier fils, Marlon, à cette vie « rock'n'roll ». Là encore, pour le protéger. Vous l'avez emmené en tournée avec vous à 7 ans, en 1976...
La famille, c'est important pour moi. J'ai emmené Marlon avec moi pour ne pas le laisser avec sa mère, Anita [Pallenberg, NDLR], qui était sérieusement à côté de la plaque à l'époque. Je pensais que Marlon serait plus en sécurité avec moi. J'ai assumé un rôle de papa et de maman avec lui. Bien sûr, ça fonctionnait surtout à l'instinct mais, à l'arrivée, tout le monde s'en est plutôt bien tiré. Marlon me servait de copilote quand je conduisais. On parcourait tous les deux l'Europe en voiture, de concert en concert. Quelque part, l'héroïne - et, que les choses soient claires, je ne recommanderais à personne d'en prendre ! - a bâti un mur autour de moi, qui m'a certainement beaucoup préservé de la folie qui nous entourait à l'époque.

  • Dans les années 1980, lorsque Jagger vous lâchait pour tenter une carrière solo, vous étiez dévasté. Vous avez alors renoué avec votre père, avec qui vous aviez coupé les ponts à 17 ans.
Mon père était un type très rigide qui ne comprenait pas que je veuille faire de la musique. J'étais fils unique et la dernière fois que je l'avais vu, je quittais la maison, ma guitare sous le bras. Il m'a lancé un « bonne chance, fils, va rejoindre les milliers d'autres guitaristes qui crèvent de faim... », et je ne l'ai plus revu. J'avais laissé un homme austère et sobre – au mieux, il s'autorisait une bière le week-end – et, vingt ans plus tard, je retrouvais un rude gaillard qui descendait sans broncher une bouteille de rhum par jour. Est-ce lui qui a fini par me ressembler ou l'inverse ? Toujours est-il qu'on est devenus inséparables. Lui qui n'était sorti d'Angleterre qu'une seule fois, le temps de sauter sur une mine en Normandie pendant la guerre – il boitait –, m'a suivi autour du monde. Il était devenu adorable, tout le monde l'aimait. Je m'absentais cinq minutes, et je le retrouvais avec la comédienne Brooke Shields sur les genoux !


  • John Lennon aurait eu 70 ans cette année. Dans Life, vous affirmez qu'avec Gram Parsons il est le musicien dont vous vous sentiez le plus proche...
J'ai toujours pensé que John était un peu frustré, insatisfait, d'être un Beatle ! Comme s'il se sentait coincé dans une bulle. Il voulait prendre des risques, essayer des choses nouvelles. Les trois autres me paraissaient beaucoup plus prudents. Mais John venait toujours me voir. On passait pas mal de temps à discuter de musique, à écrire des chansons qui n'ont jamais vu le jour !

  • A quel point était-ce calculé de vous présenter comme les anti-Beatles ?
Nous étions vraiment comme ça : mal fagotés et avec des mauvaises manières. Mais c'est Andrew Loog Oldham, notre manager, qui a su l'exploiter. Sous la direction de Brian Epstein, le manager des Beatles, c'est lui qui avait façonné l'image du Fab Four, avec leurs petits costumes. Mais les deux hommes se sont fâchés et Andrew a été viré. Il s'est dit alors : « Il doit bien y avoir un autre groupe aussi bon et avec un potentiel aussi gros que les Beatles. » Et il nous a trouvés. Il a voulu nous faire porter des costumes, mais en vain. Puis il a eu l'idée de génie : promouvoir notre côté voyous, faire de nous le groupe qui ferait passer les Beatles pour d'aimables petits toutous !

  • C'est aussi Andrew Loog Oldham qui vous a forcés à écrire des chansons ensemble, vous et Mick...
Il nous a dit que si on voulait durer, il fallait qu'on écrive nos propres chansons. Il nous a désignés, Mick et moi, et enfermés dans une cuisine en disant qu'on ne sortirait de là que lorsqu'on aurait composé une chanson. C'est ainsi qu'a jailli As tears go by. Ce qui nous paraissait impensable nous est venu facilement. Le tandem Jagger-Richards était né. Parfois, je me dis qu'on devrait peut-être s'enfermer à nouveau avec Mick dans une cuisine pour composer ! Je sais que, quoi qu'il se soit passé entre nous, nous sommes toujours capables de retrouver cet état d'esprit.

  • Lorsque votre mère, Doris, était mourante, vous êtes allé à l'hôpital lui jouer de la guitare. Notamment, Malagueña, le morceau que vous avait appris son père, Gus...
C'est un morceau spécial. Vers la fin des années 1960, on était allés au Pérou, avec Mick et Anita. On a voulu visiter le Machu Picchu et on est tombés en panne dans un bled paumé. Les gens ne savaient pas qui nous étions, ils nous regardaient avec méfiance. Alors j'ai sorti ma guitare et j'ai joué Malagueña. Et leur visage a changé. Ils nous ont accueillis et hébergés pour la nuit... C'est dire ce que je dois à Gus, à ma guitare, à cette chanson. Quant à ma mère, je lui dois plus encore. Je l'aime pour tout le sang qui coule dans mes veines. Et cet amour infini pour la musique qu'elle m'a transmis. Souvent, lorsqu'on devient musicien, en maîtrisant la technique, on perd la joie pure de l'apprécier en toute simplicité. Le plaisir intense d'entendre une chanson, sans l'analyser, que j'ai toujours malgré tout mon bagage, me vient de Doris. Je peux encore me laisser emporter par un air et le chanter, comme elle, un peu faux...

(1) Brian Jones, anéanti par la drogue, fut limogé par Jagger et Richards en juin 1969. Quelques semaines plus tard, on le retrouvait mort dans sa piscine.

A lire
Life, de Keith Richards, éd. Robert Laffont, 664 p., 22,90 EUR. Parution le 28 octobre 2010.


Billets-Les Français contre le financement public des partis politiques


Les Français contre le financement public des partis politiques

Or les aides publiques constituent la principale ressource des partis politiques français…
Selon Contribuables Associés, il n’est pas normal d’obliger les contribuables à soutenir des partis politiques dont ils ne partagent pas les idées.
Pour plus de huit Français sur dix (83%), les partis politiques doivent se financer uniquement par les dons et cotisations de leurs adhérents. Seule une minorité (17%) considère, au contraire, qu’il appartient à l’État de financer les partis, comme c’est actuellement le cas.

Cette opinion est partagée très majoritairement quelles que soient les sympathies politiques, quoique plus fortement chez les sympathisants des formations de droite et d’extrême droite que chez les sympathisants de gauche. Ainsi, près de neufs sympathisants de l’UMP et du FN sur dix (88% et 89% respectivement) considèrent que les partis doivent se financer par leurs propres moyens, sans concours de l’État, contre un peu moins des trois quarts des sympathisants du PS (74%, soit un écart de 14 points par rapport aux sympathisants de l’UMP).

56% des Français estiment que ce système de financement est plutôt une mauvaise chose.

Seuls les partis politiques qui présentent un nombre significatif de candidats peuvent prétendre à un financement public. Le financement des partis politiques est calculé en fonction des résultats obtenus aux élections législatives. 56% des Français estiment que ce système de financement est plutôt une mauvaise chose car favorise les partis déjà existants et empêche le renouvellement de la classe politique.

Billets-Le rôle salutaire de Cahuzac pour la démocratie


Le rôle salutaire de Cahuzac pour la démocratie

Jérôme Cahuzac a l’avantage de brutalement mettre un nom, un visage, un parcours, sur la face immergée de l’iceberg politique : l’étroite imbrication entre les élus qui gouvernent et les entreprises qu’ils réglementent et qui les financent.


Finalement, le procès de Jérôme Cahuzac a une vertu majeure : celle de mettre des mots et des aveux sur ce que tout le monde savait ou croyait savoir concernant le financement des partis politiques. On aurait bien tort d’en déduire un générique « Tous pourris », qui donne l’impression qu’une simple purge du personnel des partis suffirait à résoudre le problème. Bien au-delà de cette vision simpliste, c’est le destin même de nos démocraties qui s’éclaire, et c’est un coup de projecteur sur les mécanismes déterminant le gouvernement profond qui est donné.
Les phrases choc de Jérôme Cahuzac sur le financement des partis
Durant son procès, Cahuzac s’est donc livré à quelques aveux dont la presse a surtout retenu qu’ils impliquaient Michel Rocard. En particulier, il a replacé l’ouverture de ses comptes en Suisse dans le contexte général du financement des partis politiques par des entreprises. Celles-ci étaient (et sont probablement encore) plus ou moins priées de « payer l’impôt révolutionnaire » en échange d’une contrepartie publique (comme l’ouverture d’un supermarché sur le territoire d’une commune, par exemple).

Et en quoi consistait (et consiste encore) « l’impôt révolutionnaire » ? En un versement direct d’argent sur les comptes d’un parti politique, souvent par l’intermédiaire d’un tiers de confiance.
Épiphénomène ou système ?
Il serait dommageable de ne pas donner à ce témoignage la dimension systémique qu’il mérite. Dans le monde de bisounours qui nous est souvent présenté par les médias subventionnés, le citoyen lambda peut avoir le sentiment que les décisions sont prises selon des principes de rationalité politique ou économique, ou selon des affiliations idéologiques.

Cahuzac a l’avantage de brutalement mettre un nom, un visage, un parcours, sur la face immergée de l’iceberg politique : l’étroite imbrication entre les élus qui gouvernent et les entreprises qu’ils réglementent et qui les financent. Le sujet unique du procès Cahuzac est là : dans l’industrialisation d’un système qui finit par dessiner la mécanique du gouvernement profond. Industrialisation du financement des partis, d’un côté, où une sorte d’économie parallèle se dégage, fondée sur une corruption et un trafic d’influence à la source de toutes les grandes décisions publiques. Industrialisation de cette corruption, avec des entreprises qui organisent l’influence qu’elles peuvent avoir sur les élus et les lois en « investissant » de façon prévisible afin d’obtenir la bonne prise de décision.
Moralisation ou industrialisation de la corruption ?
Ce système, Cahuzac l’a dit, existe de longue date. La loi de 1988 sur le financement des partis va faire mine d’y mettre un terme. En réalité, elle va accélérer son industrialisation. Brutalement, en effet, le financement du parti politique ne se décide plus au restaurant du coin, autour d’une bonne tête de veau arrosée d’un Gamay approximatif. Ce n’est plus l’affaire de l’élu local qui monte une combine dans son coin. Tout cela devient trop dangereux, et cette pratique est d’ailleurs lâchée en pâture à l’opinion.

La réglementation (comme toujours est-il tentant de dire) ne supprime pas les mauvaises pratiques : elle les élitise, élimine les petits et favorise les acteurs industriels. C’est ici qu’un Cahuzac devient essentiel. Il faut désormais échapper aux contrôles trop stricts et aux opérations trop visibles. Le compte en Suisse, ou dans tout pays garantissant le secret bancaire, devient inévitable. Il faut un homme-lige pour réaliser l’opération, puis aller retirer l’argent versé pour le réinjecter, en liquide, dans le système. Tout ceci suppose une organisation en bonne et due forme, avec des possibilités de versement à l’étranger et une maîtrise des flux financiers suffisante pour ne pas se faire démasquer. Et des hommes de confiance que le « système » tient et qui tiennent au « système ». Des Cahuzac donc.
Pourquoi Cahuzac plutôt qu’un autre ?
Pour faire le sale boulot, un Cahuzac est une pièce maîtresse, une sorte de gendre idéal. Il est médecin, et pour les laboratoires pharmaceutiques, il est donc un ami et un confident. Il maîtrise accessoirement à merveille le sens des décisions réglementaires que souhaitent les laboratoires pharmaceutiques. Il est ambitieux mais n’est pas énarque. ll a donc tout intérêt à pactiser avec le diable, car le diable peut accélérer sa carrière et lui ouvrir des portes inattendues. Il est, au fond, totalement dépendant de ses financeurs, de ses mécènes, et c’est la meilleure garantie que ces entreprises pharmaceutiques puissent avoir pour leur retour sur investissement.

On comprend mieux ici l’importance, pour le gouvernement profond, de toute cette cour, de toute cette technostructure qui usine les décisions publiques. Ces gens-là sont au confluent des deux mondes, ils en constituent en quelque sorte la couche poreuse. D’un côté, ils ont la technicité complexe indispensable au fonctionnement de la machine étatique et réglementaire. De l’autre, ils sont à l’écoute des intérêts qui s’expriment, et profitent à plein de leur industrialisation. Plus le groupe d’influence à la manœuvre est puissant, plus le technicien aux ordres est enthousiaste : les bénéfices qu’il peut attendre de son trafic d’influence n’en seront que plus élevés.
Gouvernement profond et syndication de la connivence
Parce qu’il repose sur l’intervention d’une technostructure poreuse, le gouvernement profond qui oriente les décisions publiques à son profit (par exemple, par l’intervention d’un Cahuzac, la décision de mettre sur le marché un médicament dangereux, mais remboursé par la fameuse et bienfaisante Sécurité sociale) pratique la syndication industrielle de la connivence. Pour gouverner discrètement mais efficacement, le gouvernement profond a besoin d’une caste qui fait écran et qui agit loyalement dans la défense de ses intérêts.

Pour s’assurer de cette loyauté, le gouvernement profond a besoin de l’organiser, de l’animer et de la nourrir. Cette animation s’appelle les cabinets ministériels pléthoriques, les clubs et les cercles d’influence, comme le Siècle, les thinks tanks, et toutes ces sortes de lieux où le grenouillage est recommandé pour faire une carrière. Jusqu’à l’engloutissement total du navire.

Source contrepoints.org
Photo By: thierry ehrmann – CC BY 2.0
Par Éric Verhaeghe.


Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est président de Triapalio. Ancien élève de l'ENA, il est diplômé en philosophie et en histoire. Écrivain, il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Il anime le site "Jusqu'ici tout va bien" http://www.eric-verhaeghe.fr/

Billets-Le « libre choix » est-il un mythe ?


Le « libre choix » est-il un mythe ?

Tous nos choix sont-ils contraints ?
  
Le libéralisme est fondé sur le principe que les échanges économiques sont réalisés sur la base du volontariat, et que chaque acteur évalue ses options avant d’en choisir une plutôt qu’une autre. Le consommateur qui arbitre entre deux légumes au supermarché et le chômeur lors d’un entretien d’embauche sont tous les deux dans une position similaire.

Il y a ici un point fondamental à noter : personne ne prendra de décision qui lui sera défavorable. Si les légumes sont hors de prix, le prochain supermarché aura certainement des meilleurs prix à offrir. De même, si le patron n’offre qu’un euro par jour de salaire pour 50 heures de travail hebdomadaire (mettons de côté les aspects légaux pour les besoins de l’argument), le chômeur n’a aucun intérêt à se tuer à la tâche pour une telle misère, et arbitrera (légitimement) en faveur de son statut de chômeur.

Or, certains remettent en doute le fait que ce soient tous deux des « choix libres ». On me rabâche sans arrêt qu’un chômeur n’a pas vraiment le choix, même s’il a l’option de ne pas travailler, et que des contraintes financières le pousseront dans une direction plutôt qu’une autre.

Premièrement, cette rhétorique est difficilement recevable, car selon ces critères pratiquement aucun choix n’est vraiment libre. Absolument tous les choix que nous prenons au quotidien sont guidés par des contraintes, des biais ou des informations partielles. Tout comme il n’y a pas de consommateurs réellement rationnels, un choix « parfaitement libre » n’existe pas. Les choix entrainent des conséquences, et nous forcent à arbitrer entre ce que l’on a, ce que l’on peut gagner, et ce que l’on peut perdre. Si le seul choix libre disponible que nous ayons est « glace à la vanille ou au chocolat ? », c’est malheureusement une vision très restreinte du concept de libre-arbitre.

Il serait plus correct de dire que les facteurs qui poussent à prendre une décision sous la contrainte ou en toute liberté sont graduels. Pardon pour cette lapalissade, mais il y a des décisions qui sont sans conséquences, et d’autres non. Le problème est que tracer une ligne pour distinguer les deux ne saurait se faire que de façon arbitraire.
Deuxièmement, je pense que c’est aborder le problème sous un mauvais angle. Pour prendre un exemple caricatural, une personne qui décide de prendre un emploi à temps partiel mal payé n’a pas d’alternative crédible, c’est vrai. Mais il est aussi vrai qu’il y avait de bien pires options à sa portée. Ce choix nous signale une certitude, cependant : s’il y a d’autres alternatives, elles sont encore pires.

C’est la base de mon argument pour la légalisation du travail du sexe par exemple : si on part du principe que les travailleuses du sexe ne le font que par nécessité économique et manque d’opportunités, alors la dernière chose à faire est certainement de limiter ce qui est le moins pire dans la liste des choix disponibles. Quand on interdit le travail du sexe, on ne transforme pas les travailleuses en ingénieurs ultra-qualifiées capables de postuler pour des offres avec des hauts salaires. Malheureusement, on les force à descendre d’un cran dans la liste des « moins mauvaises » solutions disponibles. On les retrouve donc dans les réseaux de prostitution clandestins, dans le trafic de drogue, etc.

Je pense qu’il est aisé d’affirmer que quiconque, en situation de difficulté économique, saura évaluer ses options et prendre la meilleure, ou la moins pire le cas échéant. Et c’est précisément là où j’essaie d’en venir sur cette idée de libre arbitre : oui, on peut décider librement de prendre un travail précaire. Cela ne signifie pas libre de toute contrainte, mais cela signifie avoir la possibilité de ne pas prendre une des options pour une meilleure alternative. Les personnes en situation de précarité ne souffrent pas d’un trop plein de choix, mais d’un manque de meilleures alternatives. Se concentrer sur la régulation et l’interdiction des emplois précaires est se tromper fondamentalement sur la nature du problème : si les travailleurs et les chômeurs avaient des CDI bien payés et épanouissants à portée de main, ils ne seraient pas dans leur situation actuelle.

La nuance qui me semble cruciale ici est la possibilité à tout moment de dire « Stop », et de ne pas être contraint de prendre une décision. Il y a une différence entre devoir assumer les conséquences d’un choix, et être contraint par la menace à prendre une décision. C’est ce que je sous-entends par un libre choix : le fait que chaque partie a consenti à un accord, même s’il ne correspond pas à ce que l’un d’eux recherchait.

Photo : Choices credits Dan Moyle (CC BY 2.0)
Source contrepoints.org

Billets-Arrêtez d’emmerder les Français


Arrêtez d’emmerder les Français

« Arrêtez d’emmerder les Français ! ». C’est la célèbre injonction que le Président Pompidou lança un jour, excédé par l’afflux de décrets à signer. Et les choses ne se sont pas améliorées depuis…
Ce sont 520.000 textes réglementaires qui sont en vigueur en l’an 2000, nous apprend Thierry Desjardins dans le livre qu’il édite cette année-là, reprenant en titre cette formule retentissante de notre ancien président, dénonçant l’excès incroyable de lois qui régissent notre pays, jusqu’à l’absurde. Lois très souvent « idiotes », comme l’indique le brillant journaliste en sous-titre de son ouvrage.

  • Retour sur « Le despotisme démocratique »
C’est le titre d’un extrait de De la démocratie en Amérique d’Alexis Tocqueville paru en 2009 aux éditions de l’Herne.
Le célèbre philosophe politique y dressait déjà un panorama visionnaire des dérives auxquelles la démocratie risquait de mener :
 « Il est évident que la plupart de nos princes ne veulent pas seulement diriger le peuple tout entier ; on dirait qu’ils se jugent responsables des actions et de la destinée individuelle de leurs sujets, qu’ils ont entrepris de conduire et d’éclairer chacun d’eux dans les différents actes de sa vie, et, au besoin, de le rendre heureux malgré lui-même. De leur côté, les particuliers envisagent de plus en plus le pouvoir social sous le même jour ; dans tous leurs besoins, ils l’appellent à leur aide, et ils attachent à tout moment sur lui leurs regards comme sur un précepteur ou sur un guide ».
 « Les citoyens tombent à chaque instant sous le contrôle de l’administration publique ; ils sont entraînés insensiblement, et comme à leur insu, à lui sacrifier tous les jours quelques nouvelles parties de leur indépendance individuelle, et ces mêmes hommes, qui de temps à autres renversent un trône et foulent aux pieds des rois, se plient de plus en plus, sans résistance, aux moindres volontés d’un commis (…) Ils auraient voulu être libres pour pouvoir se faire égaux, et, à mesure que l’égalité s’établissait davantage, à l’aide de la liberté, elle leur rendait la liberté plus difficile (…) L’État travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (…) il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige (…) il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

  • Le constat contemporain de Thierry Desjardins
Qu’en résulte-t-il en pratique, après désormais un certain temps de pratique officielle de la démocratie dans notre pays (je n’ose avancer de date et encore moins de définition) ?
L’État entend régenter de plus en plus nos vies, se comportant tel un moralisateur (dans le meilleur des cas), voire un directeur de conscience de chaque citoyen, « un totalitarisme soft en quelque sorte », nous dit l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui, 9 ans après, se référant également à l’intéressant ouvrage de Mathieu Laine « La Grande Nurserie », montre à quel point les choses n’ont pas changé, mais bien plutôt encore empiré.
Ainsi, l’Etat n’assurerait plus ce pour quoi il était conçu depuis Athènes et Rome, à savoir se porter simplement garant de l’intérêt général (je reprends ici les idées de Thierry Desjardins, sans jugement de valeur, en particulier sur cette notion d’intérêt général dont je ne suis que trop conscient du caractère incertain…).
Un passage de l’ouvrage de Thierry Desjardins m’avait particulièrement impressionné, lorsque je l’ai lu : il portait sur les démarches administratives incroyables qu’il faut effectuer lorsqu’on veut simplement faire construire une maison ou même en modifier simplement certains éléments mineurs (depuis, j’ai eu l’occasion de l’observer en pratique autour de moi).
De quoi se poser la question (sous-titre de la page 85), « La France, dernier pays marxiste ? ».
Réglementation, vie quotidienne, commerce, entreprise, agriculture, municipalités, liberté d’expression, … Autant de domaines où la loi étend sa toile, restreignant chaque jour un peu plus les libertés  au détriment du bon sens, la déresponsabilisation des citoyens faisant son œuvre. Et avec toutes les limites que cela implique même si, officiellement, il s’agit de vouloir faire notre bonheur.
Un excellent essai, comme toujours de la part de Thierry Desjardins, très bien documenté et invitant à la réflexion. Un regard critique sur ce qui fonde notre vie au quotidien, comme nos libertés fondamentales si l’on n’y prend garde, en regardant un peu plus loin.

Une parfaite illustration de cette somme de « bonnes intentions » ou prétendues telles au départ et qui parviennent à vous pourrir la vie, la transformant parfois en enfer.

Billets-Le pouvoir de l’argent


Le pouvoir de l’argent

Le pouvoir de l’argent nous dérange parce qu’il permet à des égoïstes d’exploiter la souffrance d’autrui. En anarchiste libéral, je réponds que le contre-pouvoir de la politique est pire encore.
  
Je me définis comme un anarchiste libéral réaliste. Je suis « anarchiste » parce que je n’attribue pas au pouvoir politique une légitimité, une nécessité, une intelligence ou une vertu spéciale que n’ont pas les autres formes d’organisations. J’y vois plutôt une mécanique qui agresse aveuglément nos droits. Je suis « libéral », car j’estime que c’est aux individus de choisir avec qui, comment, dans quel but ils s’échangent et non les groupes, les majorités, les représentants politiques ou les autorités prétendument expertes du bien commun.

Je suis « réaliste », car je n’espère pas abolir l’État de mon vivant. Je conteste le pouvoir politique comme d’autres contestaient la monarchie pendant la renaissance. Ma démarche se situe au niveau des idées dans un cadre de réflexion pouvant durer des siècles. De tels mouvements de la pensée transcendants nos vies individuelles ont considérablement influencé le cours de l’histoire. Par exemple, nous vivons aujourd’hui sous l’influence des idées de K. Marx, alors que celles-ci apparaissaient utopiques aux yeux de ses contemporains. Selon moi, c’est en osant jouer sur le même terrain que lui que nous pouvons espérer purger nos esprits de la mentalité autoritaire et anti-commerciale qu’il nous a laissé en héritage.

Maintenant que vous savez où je veux en venir, je m’entretiendrai avec vous d’une idée qui fait obstacle au succès de mes idées : le pouvoir de l’argent.

  • Le pouvoir de l’argent et les contre-pouvoirs politiques
Avec un gros compte en banque, nous pouvons corrompre les « serviteurs du public » que sont les juges, les policiers, les politiciens. Nous pouvons amener des gens vulnérables à faire des choses indignes, comme travailler sans arrêt contre à peine de quoi se nourrir, vendre son rein, se droguer ou se prostituer. De plus, l’attrait de l’argent est hypnotisant. Nous travaillons parfois trop pour en avoir plus. Cette soif n’a pas de limites. Nous pourrions détruire la planète pour en avoir plus. Une expression populaire résume ces maux : le pouvoir de l’argent.

Mes opposants m’identifient comme quelqu’un qui accepte ce pouvoir. C’est pourquoi ils me traitent de « capitaliste » ou de « néo-libéral extrémiste » avec dédain. Contrairement à moi, eux, ils refusent de se mettre à genou devant lui. C’est pourquoi ils réclament la mise sur pied de contre-pouvoirs lui barrant la route. Ils suggèrent des élections plus représentatives, une culture plus militante, des programmes de redistribution de la richesse, des mécanismes de séparation des pouvoirs, une éducation plus citoyenne ou une charte garantissant un ensemble de règles justes et impartiales. Il faut contrer le pouvoir de l’argent. Tous ces mécanismes politiques sont censés nous le permettre.

Moi, l’anarchiste et le libéral, je propose pourtant de laisser à la discrétion des individus la mise sur pied de tous ces projets. Je m’oppose aux contraintes institutionnelles qui nous y poussent obligatoirement. Donc, je joue le jeu du pouvoir de l’argent en œuvrant à la destruction des digues qui nous en protègent. Voilà résumé la mentalité de mes adversaires.
Cette objection se nourrit de malencontreuses confusions.


  • Le pouvoir de l’argent comme utilisation de la misère d’autrui 
L’argent n’est pas un fétiche vaudou muni d’un pouvoir de suggestion paranormale. C’est le médium qui permet de faciliter nos échanges. Ce qui nous attire, ce n’est pas le papier en tant que tel, ni le chiffre dans notre compte en banque, mais le confort, le luxe et les commodités que nous pouvons en obtenir. Si des gens sont disposés à poser des gestes humiliants, dégradants, difficiles pour obtenir un peu d’argent, c’est parce qu’ils sont dans des conditions de précarité. Ce qui nous offense, c’est l’utilisation de cette souffrance comme moyen d’assouvir nos basses pulsions ou de vivre un train de vie luxueux et non l’argent.

Or, je n’accepte pas cette utilisation de la misère d’autrui. Selon moi, il est préférable de réduire nos exigences de confort afin d’entrer en relation avec lui de façon égalitaire. Je me sens coupable de ne pas en faire assez. Je ressens parfois la honte d’être trop égoïste. Cependant, je m’oppose aux solutions politiques qui se réclament de ce vœu pieux.

Pourquoi ? Parce que je suis réaliste quant à la nature humaine. Je ne m’attends pas de mes semblables, ni de moi-même, que nous soyons des saints. Je ne suis qu’un homme et je n’espère rencontrer que des êtres comme moi. Cela est vrai peu importe à qui j’ai affaire. Je présume qu’il y autant de bonté chez des hommes d’affaire et des riches que chez des professeurs, des pauvres, des voisins, des étrangers, des politiciens, des policiers, des juges, des manifestants, des électeurs, des prêtres, des journalistes, des scientifiques ou des intellectuels dissertant sur la justice sociale.

Ce n’est pas parce que nous commandons à des fonctionnaires de vaincre la misère et d’endiguer nos vices qu’ils vont le faire. Si je me fie à mon intuition sur la nature humaine, il y a beaucoup plus de chance qu’ils détournent à leur avantage les ressources et le pouvoir que nous mettons à leur disposition. S’il y avait une fraude qui s’organisait à l’échelle d’une société pour justifier une bande de malfaiteurs (inconscients de l’être) sans éveiller les soupçons, elle prendrait probablement la forme d’une entreprise charitable aveugle. Je regarde l’activité politique, ses serviteurs, sa clientèle et je soupçonne cette fraude. Au fond, eux aussi sont sous l’emprise du pouvoir et de l’argent.

Je crois que les mieux placés pour aider les démunis sont les démunis eux-mêmes, leurs proches et les gens humbles authentiquement généreux. Tous les autres ne peuvent que nuire, donc c’est une mauvaise idée de les forcer à contribuer. Nous rendons puissants les mauvaises personnes en suivant cette voie. Trop souvent, des gens bien intentionnés munis de titres pompeux en position d’autorité pensent aider leur prochain en les contraignant à une certaine ligne de conduite, mais nuisent au bout du compte, ne sachant pas trop démêler le vrai du faux, l’utile du nuisible, son intérêt de celui des autres.

Le pouvoir de l’argent nous dérange parce qu’il permet à des égoïstes d’exploiter la souffrance d’autrui. En anarchiste libéral, je réponds que le contre-pouvoir de la politique est pire encore. Se tourner vers lui équivaut à vendre notre âme au diable pour mettre fin à un mal que nous gagnerions à tolérer (et non à accepter). Le pouvoir de l’argent, ça reste un pouvoir consenti, même imparfaitement. Le pouvoir politique, lui, ne l’est que sous la forme abstraite d’une élection aux options réduites, d’une agrégation statistique, d’une dissimulation des coûts et d’interprétations flexibles. Comme je ne m’attends pas à trouver autour de moi des saints, mais des hommes, je ne souhaite donner ce pouvoir à personne. Je me méfie de la noblesse de leurs causes.

  • Le pouvoir de l’argent comme pouvoir de se défendre 
 N’espérant pas trouver des anges, je suppose que le meilleur moyen de nous protéger de notre égoïsme réciproque n’est pas de donner un énorme pouvoir à quelques-uns de nous dompter, mais de disperser ce pouvoir entre les mains de tous. Or, si l’argent en a un si considérable, le meilleur moyen d’en contrer les dangers est de le diffuser au maximum.

Mes opposants ont à cet effet une croyance magique. Ils pensent que le meilleur moyen de le faire, c’est d’en prendre de force à tous, de le mettre dans un gigantesque coffre, d’en donner la clé seulement à un groupe très sélect de gens qui siègent dans une assemblée élue, puis d’exhorter les autres à les surveiller. Voilà leur formule alchimique censée transformer le pouvoir de l’argent en vertu sacrée, tel l’eau en vin.

Mon hypothèse : c’est une belle arnaque pour permettre à ces politiciens de privilégier une petite clique de courtisans au détriment de tous les autres. Ensuite, les liasses de billets se perdront dans les dédales de leur bureaucratie, couvrant de luxe et d’oisiveté ceux qui sont en haut pour ruisseler ainsi jusqu’en bas, ne laissant que des miettes rendus au moment de servir le citoyen. Je soupçonne que tous les gagnants de ce système en seront les plus virulents défenseurs, enrobant le tout dans un discours de « justice sociale » et de « bien public » pour mieux paraître devant leur miroir et devant une audience occupée à faire autre chose qu’à les étudier impartialement. J’écoute les nouvelles et mes soupçons tendent à se confirmer dangereusement.

La solution la plus logique m’apparaît être à l’extrême opposé de cette alchimie fabuleuse : abolir les taxes et les impôts, redonner aux gens l’entièreté du fruit de leur travail et les laisser eux-mêmes magasiner leurs partenaires pour obtenir les services qu’ils désirent. Ils choisiront leurs assurances, leurs agents de sécurité, leurs juges, leurs médecins, leurs professeurs, leurs routes et leurs organismes de bienfaisance.

Mes adversaires y voient un cauchemar. Ils anticipent que des gens seront privées des ressources nécessaires pour obtenir ces services et que le tout sombrera dans un grand capharnaüm. Je crois plutôt que c’est notre système actuel qui a cet effet-là. Ils projettent en cauchemar la réalité actuelle dans le rêve que je leur propose parce qu’ils sont trop obnubilés d’idéaliser le désordre établi. Dans nos sociétés, les pauvres ne sont pas protégés, mais réprimés par la police. Ils sont désavantagés par les juges. Ils n’ont aucun mot à dire sur la forme des soins ou de l’éducation qu’ils reçoivent, affrontant des listes d’attente ou des « contingentements ». Ils sont forcés de suivre un parcours académique inutilement compliqué et inadapté à leur situation pour avancer dans leur vie. Ils sont barrés à l’entrée du marché du travail par toutes sortes de restrictions. Ils souffrent d’une inflation visant à stimuler vainement l’économie. Ils reçoivent de l’aide inefficace. En plus, ils ne sont même pas exempts de taxes et d’impôts. Je regarde la réalité et c’est là que j’y vois le cauchemar de mes opposants.

À mon avis, si l’argent a du pouvoir, les policiers et les juges descendraient de leur piédestal s’ils devaient nous séduire pour l’avoir au lieu de simplement quémander les fonds de sa majesté l’assemblée, qui est rarement peuplée d’individus ordinaires et de miséreux. Je soupçonne que ceux parmi nous qui souhaitent donner un coup de mains aux pauvres sans défense moyennant un don auraient plus de chance d’atteindre leur cible en choisissant eux-mêmes leurs justiciers plutôt que de passer par un entremetteur aussi louche et indigne de confiance qu’une institution politique. Finalement, les pauvres eux-mêmes gagneraient plus à nous le demander directement plutôt que de passer par cet intermédiaire dangereux.

Quant aux gens de finances moyennes, ils sont des adultes munis de capacités similaires à ceux qui nous gouvernent. En ce sens, j’ai bien plus confiance en eux pour surveiller et allouer efficacement leur propre argent que dans une élite dirigeante leur étant distante. Si l’argent est du pouvoir, alors la meilleure manière d’en redonner aux individus, c’est de respecter l’entièreté de leur portefeuille et leur capacité d’apprendre de leurs erreurs.


  • Mon rêve anarchiste 
Voilà pourquoi je suis un anarchiste libéral. Je me méfie trop du pouvoir de l’argent pour le remettre entre les mains d’un pouvoir politique, même emballé dans de beaux discours remplis de sainteté. J’ai un rêve. C’est que tu lises ce texte, que tu en diffuse les idées et qu’un jour le culte du pouvoir devienne aux yeux de nos descendants le vestige ténébreux d’une vieille superstition qui n’avait pas lieu d’être. Je suis réaliste. Cela n’arrivera peut-être pas. Mes idées peuvent être fausses. Le monde peut sombrer dans le chaos. Cependant, lorsque je pense humblement à la direction que nos sociétés doivent prendre, c’est vers là que je regarde et je crois avoir de bonnes raisons de le faire.

Hier, nous disions que « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Aujourd’hui, nous prétendons que « si l’assemblée élue n’intervient pas, tout est permis ». Demain, nous chercherons peut-être les lois en nous-mêmes au lieu de regarder au-dessus de notre tête, tel un troupeau devant son berger. C’est en partie à toi dès maintenant de le décider en cessant de courber l’échine devant les puissants. D’autres te suivront.


Source contrepoints.org

Billets-Entretien avec Jean Claude Ameisen


Entretien avec Jean Claude Ameisen

Chaque semaine sur France Inter, ce formidable conteur transporte plus d'un million d'auditeurs sur les épaules de Darwin. Son propos : donner l'envie d'explorer le monde vivant. Et de redécouvrir sa beauté.

Depuis plus de trois ans, Jean Claude Ameisen est, pour les auditeurs de France Inter, une voix, grave et persuasive : celle du formidable conteur qui, chaque samedi matin, dans son émission Sur les épaules de Darwin, convoque et entremêle savoir scientifique, philosophie et poésie pour parler de l'univers et de la place qu'y occupe l'homme.

De l'émission ont découlé deux livres : Sur les épaules de Darwin, tome 1 (Les Battements du temps, éd. LLL, 2012) et 2 (Je t'offrirai des spectacles admirables, éd. LLL, 2013). Le premier est un best-seller (cent mille exemplaires vendus) et le second vient de paraître.

La radio n'est qu'une des activités multiples qui font les plaisirs et les jours de ce médecin et biologiste, spécialiste d'immunologie, notamment du phénomène de « mort cellulaire programmée » (ou apoptose) – auquel il a consacré le superbe ouvrage La Sculpture du vivant (éd. du Seuil, 1999) –, en outre président du Comité consultatif national d'éthique.

Né en 1951, de parents juifs polonais ayant choisi de s'installer en France – durant la guerre, sa mère avait été déportée à Auschwitz, son père enfermé dans un stalag pour Juifs –, Jean Claude Ameisen, homme souriant, patient, chaleureux, mène depuis quatre décennies une existence de chercheur de haut vol et d'énorme lecteur. Non pas une double vie, simplement une vie pleine et cohérente.

  • Comment qualifier cet exercice radiophonique que vous pratiquez ? Ce n'est pas de la vulgarisation, ni de la pédagogie…
C'est un voyage, où se croisent différents points de vue sur le monde, des approches venues d'horizons divers – scientifique, littéraire, philosophique, poétique –, dans un tissu de mots et d'idées qui n'emprisonne pas celui qui l'écoute dans un discours fini et fermé. Ce tissu est ouvert, et celui qui l'écoute est invité à le compléter. Ce que je cherche, c'est à transmettre l'envie d'apprendre et d'explorer.
Quant à la forme que j'ai choisie dès le début, lorsque Philippe Val m'a proposé de faire une émission, c'est celle du conte, dans ce qu'il a de plus ancien, qui remonte à l'enfance, au fameux « il était une fois ». L'idée est de prendre du recul, de voir d'où l'on vient, et d'essayer de se projeter vers l'avenir. Et de suggérer aux auditeurs qu'ils peuvent se l'approprier, qu'ils sont capables d'en faire eux-mêmes quelque chose.

  • Etes-vous surpris par la popularité de votre émission – plus d'un million d'auditeurs – et des livres qui la prolongent ?
Faire de la radio, c'est parler à des personnes qu'on ne voit pas. C'est ce qui m'a le plus surpris : cette distance. On se lance, on parle, et l'écho viendra plus tard. Quand sont arrivées les réactions, j'ai été ému par leur diversité. Certains des auditeurs étaient des chercheurs comme moi, ou des profs de fac ; d'autres exerçaient des professions qui n'avaient aucun rapport. D'autres encore n'avaient jamais fait d'études, ou me parlaient de l'écoute attentive de leurs enfants. Cela signifie qu'il y a énormément de niveaux de lecture et de compréhension pour une même émission.

On dit souvent que les gens n'ont pas d'appétence pour les sciences, moi je pense que leur appétit est sous-estimé. La forme du conte, c'est aussi pour cela : nous sommes tissés d'histoires et on peut entrer dans la science par le biais des histoires, comme dans n'importe quel autre domaine. Tout le monde sait qu'on peut aimer la musique sans jouer d'un instrument, ou en en jouant, mais en amateur.
En matière de science, on pense souvent que c'est tout ou rien : ou bien on est capable de tout comprendre, ou bien ce n'est même pas la peine d'essayer, on est exclu d'emblée. Ce que montre cette émission, c'est que la science fait partie de la culture générale, que ce n'est pas un domaine de spécialistes, pas plus que ne le sont la réflexion éthique ou la philosophie.

  • Cette proximité que l'on sent chez vous avec la littérature et la philosophie a-t-elle toujours accompagné votre apprentissage scientifique ?
J'ai lu des livres très tôt, vers 4 ou 5 ans. La lecture était un monde différent mais aussi réel que le monde dans lequel je vivais physiquement. Un monde complémentaire, ou une autre facette du monde réel. Après, j'ai continué, je continue toujours à lire beaucoup. Des essais, de la littérature, de la poésie, des articles scientifiques concernant des domaines très divers qui tous trouvent à me passionner.

En matière scientifique, j'ai toujours regardé le travail des autres comme une énorme bibliothèque à la disposition de chacun, à la mienne. Il y a comme un grand livre, et nous participons à ce grand livre. C'est intrinsèque à l'idée que je me fais de la transmission : ce n'est pas en tant que professeur que je transmets ; je suis un étudiant, et j'apprends, moi aussi, au fur et à mesure que je transmets.
Par ailleurs, j'aime beaucoup les essais dans lesquels il y a un bonheur d'écriture. Cela va de pair avec une forme d'élégance de la pensée. Lucrèce, en préambule à De rerum natura, qui est une œuvre scientifique, explique qu'il l'a présentée comme un poème parce que le fait que le poème soit beau aide le lecteur à mieux comprendre.

  • Cette « énorme bibliothèque » dont vous parlez renvoie à l'idée d'héritage. Est-ce une notion qui vous importe ?
Oui, l'héritage, l'origine. Parce qu'un présent coupé du passé perd beaucoup de ses sens possibles. Entre la tentation d'oublier le passé, pour se sentir libre mais pauvre, et celle de se laisser emprisonner dans le passé, il y a la liberté profonde qui consiste à se plonger dans tout ce qui nous a faits et, à partir de cette richesse, d'inventer sa liberté. D'où ce que je fais à la radio : mélanger et tisser ensemble une découverte scientifique d'il y a une semaine ou trois mois, et des découvertes, des questionnements ou des pensées qui datent d'un siècle ou de mille ans.
Le présent ne se comprend que relié au passé. Mais le passé ne nous dit rien sur ce que nous pouvons faire du présent, c'est-à-dire sur l'avenir. C'est vrai à l'échelle de l'existence de l'Univers, soit treize milliards d'années, à l'échelle de l'apparition de la vie sur Terre, il y a quatre milliards d'années, mais aussi à l'échelle de nos vies : nous ne naissons pas ex nihilo, nous sommes les enfants de nos parents, des parents de nos parents, nous parlons la langue qu'ils nous ont apprise. Mais le fait que nous connaissions ces héritages ne préfigure en rien ce que nous pouvons en faire. Il y a la part d'invention qui est propre à chacun. Que faisons-nous de ce qui nous a été légué ?

  • Appliquons cette interrogation à votre itinéraire personnel : en quoi votre choix de la science, la médecine, est-il un héritage ?
Derrière l'intérêt pour la médecine, la recherche, l'exploration de l'inconnu, le questionnement éthique, il y a sans doute ce que je sais de la Shoah, que mes parents ont vécue. Je n'ai pas toujours considéré qu'il s'agissait d'un moteur de mes actions mais, plus le temps passe, plus je pense que cela a joué un rôle important.
L'idée de catastrophe impliquant la conscience de l'extraordinaire fragilité de la vie, donc de son caractère précieux, et l'importance des notions de justice et d'injustice. Oui, cela a certainement influé sur le prix que j'attache au passé, à l'idée que la vie humaine doit être préservée, à l'interrogation qui est la mienne sur ce qui est équitable ou pas.

  • Le récit même de la Shoah était-il présent dans votre enfance ?
Oui, par ma mère. Au point que j'ai été étonné, vers l'âge de 10 ou 12 ans, de m'apercevoir que des enfants dont les parents avaient traversé la même tragédie n'en savaient rien, car leurs parents ne leur en disaient rien. Alors que, pour moi, la proximité du désastre coexistait avec l'idée qu'il n'avait pas eu pleinement lieu, puisque ma mère était encore là pour m'en parler. D'où l'idée chez moi que les tragédies, si terrifiantes soient-elles, ne parviennent pas à éteindre ce qui fait la vie.
Un autre événement a joué : j'ai su, alors que j'avais une vingtaine d'années, que mon père avait été marié une première fois, que sa première femme était morte à Auschwitz, où ma mère, qu'il ne connaissait pas, était, elle aussi. Ainsi ma mère me disait tout, sauf quelque chose de très important, et qui allait modifier la vision que j'avais de mes parents. Le fait d'apprendre cela tardivement a induit chez moi, je crois, une notion de l'étendue de nos incertitudes. La conviction que ce qu'on ne sait pas n'est jamais perceptible dans l'ampleur de tout ce qu'on connaît.

  • C'est cette conscience de la fragilité de la vie qui est à l'origine de votre choix de la médecine ?
La fragilité de la vie, donc son caractère précieux, induit la médecine. L'étendue de notre ignorance par rapport à ce qu'on croit connaître conduit à la recherche. Quant à la notion de justice et d'injustice, elle est à la base de la réflexion éthique : c'est bien beau de connaître, mais que fait-on de cette connaissance, au profit de quoi, de qui la met-on en œuvre ? Tout cela est très proche, tout se rejoint.

  • La révélation familiale que vous évoquez est présente dans votre essai sur Darwin, Dans la Lumière et les ombres. Avec La Sculpture du vivant vous parlez de la mort de votre père. Pourquoi l'autobiographie prend-elle place dans vos ouvrages scientifiques ?
La tentation existe, dans la démarche scientifique, de s'abstraire du récit de cette démarche : peu de scientifiques écrivent « je », c'est comme si la science s'écrivait toute seule. Il me semble, au contraire, que réinscrire dans les textes scientifiques ceux qui inventent, observent et spéculent permet un gain d'objectivité. Il y a un point de vue, je fais partie de ce que je dis, il n'y a pas de récit sans que j'en sois partie prenante.

Lorsque j'ai entrepris cet essai sur Darwin, c'est l'écriture qui a fait surgir une intersection entre l'histoire du darwinisme, de ses plus sombres dérives vers les théories racistes et le nazisme, et ma propre histoire, celle de ma famille confrontée à l'extermination. Un narrateur n'est sans doute jamais absent de sa narration, il y a presque une sorte d'honnêteté à ne pas le dissimuler.

  • Vous présidez depuis un an le Comité consultatif national d'éthique (CCNE), où déjà vous siégiez auparavant. Pourquoi avoir accepté cette responsabilité ?
Je crois passionnément à la transdisciplinarité. En l'élargissement du champ du regard. Les grandes découvertes naissent ainsi, du croisement des disciplines. Le pari des instances éthiques, dans le domaine biomédical, est de multiplier, auprès des experts, des regards autres et divers. Les experts sont indispensables, car ce sont eux qui décident de la dose de médicaments à administrer, ou du protocole opératoire qu'il conviendrait d'observer. Mais ils ne peuvent pas dire comment agir au mieux dans l'intérêt de la personne.

Si une question concerne ce que nous avons de plus humain, le médecin, le philosophe, l'anthropologue, le juriste, etc. auront ensemble une vision du problème qui dépasse l'angle de vue de chacun. Nous vivons dans une société étrange où il semble souvent que, dans tous les domaines, on attend des experts qu'ils nous disent non seulement quel est le problème, et quelles solutions sont possibles, mais aussi quelle solution il faudrait choisir.

En fait, il n'y a que dans le domaine biomédical qu'existe, depuis trente ans, une réflexion plus démocratique sur les implications de la connaissance en matière de respect de la personne. Diffuser la connaissance scientifique, c'est aussi augmenter la possibilité pour tout le monde de réfléchir aux implications pratiques des avancées de la connaissance.

Le rôle du CCNE n'est pas de jouer les oracles, de se substituer à la réflexion de la société, mais au contraire de l'aider à réfléchir, d'éclairer la complexité des problèmes, de contribuer à la qualité de la réflexion publique collective. De donner, à travers les avis qu'il émet, des outils minimaux pour que chacun puisse penser à des sujets qui nous concernent tous.

C'est pour cela aussi que la connaissance scientifique doit faire partie de la culture générale. C'est une question de démocratie : chacun peut s'approprier une partie au moins de ces connaissances scientifiques pour choisir individuellement et collectivement un avenir qui soit le plus humain pour tous.

  • On a l'impression que le débat éthique, dans le domaine biomédical, se concentre sur le début et la fin de la vie, est-ce le cas ?
Cette impression est à la fois vraie et fausse. Beaucoup de débats éthiques, dans le domaine biomédical, concernent le début de la vie, la transmission de la vie, la fin de vie. C'est-à-dire l'assistance médicale à la procréation, l'embryon, la génétique, les soins palliatifs, la question de l'euthanasie. Mais se pencher ainsi sur le début et la fin de l'existence n'a de sens que si la réflexion éthique porte sur tous les âges. Sinon, ce serait un peu comme dire : on va s'assurer que votre naissance, votre mort se passent au mieux, mais peu importe comment vous vivrez entre les deux.
Le CCNE a émis ainsi récemment des avis sur la santé et la médecine en prison, la situation des enfants et des adultes atteints d'autisme, les problèmes éthiques posés par les nanotechnologies, les inégalités d'accès aux soins dans le monde, etc. Il y a de nombreuses questions éthiques fondamentales, qui n'ont rien à voir avec le début ou la fin de vie, qui concernent le quotidien de millions de personnes et peuvent causer des détresses majeures : les enfants vivant sous le seuil de pauvreté, la situation des personnes handicapées, la personne âgée et le respect qui lui est dû…

Il existe une fascination spirituelle et métaphysique pour le passage de l'absence à la présence qu'est la conception, et celui de la présence à l'absence, qu'est la mort. Comment apparaît, puis disparaît un être humain : on est sur le terrain du sacré, au sens le plus large du terme. De plus, les techniques nouvelles, notamment en matière de procréation, la dissociation entre sexualité et procréation, ont bouleversé des immémoriaux humains, créant un effet de sidération. Le radicalement nouveau, l'impensable sont advenus. Il faut maintenant apprendre à les penser.

  • La conférence citoyenne sur la fin de vie vient de rendre ses avis sur le suicide assisté et l'euthanasie. Avez-vous une position personnelle sur ces questions ?
Je considère que mon rôle, à ce stade, en tant que président du CCNE, n'est pas d'exprimer une position personnelle mais d'animer de la façon la plus ouverte possible la réflexion de la société sur les questions éthiques concernant la fin de vie.

Prendre du recul, prendre en compte la complexité, explorer les différentes options, c'est ce qui permettra à la société et au législateur de s'approprier la réflexion et de s'exprimer à partir d'un « choix libre et informé ». Ce processus de « choix libre et informé », fondé sur le respect que l'on doit à l'autre, à tous les autres, est au cœur de la démarche éthique biomédicale. Il est aussi, plus largement, essentiel à la vie démocratique.

  • La recherche, la radio, l'écriture, le CCNE : comment trouvez-vous le temps de faire tout cela ?
J'ai l'illusion que je peux tout faire en même temps, avec la même énergie et la même passion. Lorsque les choses sont complémentaires, elles se tissent, et le temps perdu ici est regagné là. Tout cela, c'est du travail, mais comme disait Epicure, c'est avant tout pour moi une source de joie.

Avoir la chance de pouvoir faire ce qui vous passionne, ou d'être passionné par ce que vous faites, cela donne une tout autre signification à la notion de travail. Nous sommes toujours plus riches que ce que nous connaissons de nous-mêmes et des autres. La question est, je crois : comment laisser surgir cet inconnu ? Comment s'inventer en marchant ?

Jean Claude Ameisen en quelques dates
1951 Naissance à New York, le 22 décembre.
1998 Professeur de médecine à l'Université Paris-Diderot et à l'hôpital Bichat.
1999 La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, éd. du Seuil.
2008 Dans la lumière et les ombres, Darwin et le bouleversement du monde, coéd. Fayard/Le Seuil.
2010 En septembre, première émission Sur les épaules de Darwin, sur France Inter.

A écouter
Sur les épaules de Darwin, le samedi à 11h05 sur France Inter.

A lire
Sur les épaules de Darwin T2 : Je t'offrirai des spectacles admirables.



 Source télérama Propos recueillis par Nathalie Crom